Naïka a 22 ans et porte déjà un long parcours de pertes. Originaire de Port-au-Prince, elle a quitté la capitale il y a plus de trois ans pour s’installer à Lascahobas après la montée de la violence. Ce déplacement a bouleversé sa vie quotidienne, mais ce sont surtout ses grossesses interrompues qui ont marqué son corps et son esprit.
Naïka vit avec un syndrome des ovaires polykystiques. Cette maladie hormonale perturbe l’ovulation et peut rendre les grossesses difficiles à maintenir. Elle provoque souvent des cycles irréguliers, des troubles hormonaux et un risque accru de fausses couches. Pour Naïka, cela s’est traduit par cinq grossesses perdues. Certaines se sont arrêtées très tôt. D’autres plus tard, toujours de manière brutale. Lors de l’une d’elles, une césarienne d’urgence a été pratiquée pour une grande prématurité. Le bébé n’a pas survécu.
« Chaque fois que je tombais enceinte, j’espérais. Et chaque fois, je perdais le bébé », raconte-t-elle. « À force, on commence à se demander si son corps peut un jour aller jusqu’au bout. »
En 2025, elle tombe enceinte une sixième fois. Elle était alors suivie à l’Hôpital Universitaire de Mirebalais. Après l’arrêt des services, son suivi médical s’interrompt soudainement. Pour une grossesse déjà fragile, cette rupture crée une nouvelle incertitude.
Naïka se présente alors à l’Hôpital Notre-Dame de la Nativité de Belladère, établissement du réseau Zanmi Lasante, où elle est intégrée au circuit de consultation prénatale. Dès la première évaluation, l’équipe identifie un risque élevé de nouvelle perte. Les antécédents sont clairs. Plusieurs fausses couches. Une césarienne antérieure. Des signes d’ouverture prématurée du col de l’utérus.
Le Dr Denaud Jean Alix, gynécologue-obstétricien, se souvient de cette première rencontre.
« Elle avait déjà tout vécu. Cinq grossesses, cinq échecs. Elle venait avec une peur très précise : revivre la même chose. »
Le suivi est organisé autour de consultations prénatales rapprochées et d’une surveillance étroite. L’objectif est simple et exigeant : prolonger la grossesse semaine après semaine. Deux cerclages cervicaux sont réalisés pour empêcher l’ouverture prématurée du col. Le premier est posé par le Dr Denaud Jean Alix. Le second est réalisé plus tard par le Dr Eddy Léandre, également gynécologue-obstétricien à l’hôpital.
« Ce n’était pas une décision exceptionnelle », explique le Dr Léandre. « C’était ce que son parcours imposait. Quand on voit son historique, on sait qu’il faut agir tôt et suivre de très près. »
Entre les consultations médicales, l’équipe infirmière de la Santé Fanm assure un accompagnement constant. Les infirmières prennent le temps de réexpliquer les consignes, de vérifier les signes d’alerte et de répondre aux inquiétudes d’une patiente qui a appris à associer grossesse et perte.
« Elle avait besoin qu’on lui parle clairement », explique Benitha Germain, infirmière responsable de la Santé Fanm à l’HNDN. « Pas de promesses. Juste un suivi sérieux, et quelqu’un qui répond quand elle s’inquiète. »
À un peu plus de sept mois de grossesse, Naïka présente un travail prématuré. Une césarienne est décidée. L’intervention est réalisée par le Dr Léandre. Cette fois, le bébé naît vivant.
Après l’accouchement, Naïka envoie un message au Dr Alix.
« Yon lòt fwa mil mèsi, Doktè. M pa konn kijan pou m di sa m santi. Ou te toujou la, menm lè ou pa t la. Fwa sa a, se kri lajwa. »
Aujourd’hui, Naïka tient son enfant dans ses bras. Ce résultat repose sur des décisions cliniques prises au bon moment, une coordination étroite entre soignants et un suivi prénatal rigoureux assuré jusqu’à l’accouchement.
Des parcours comme celui de Naïka restent fragiles. Ils exigent des équipes formées, du matériel, du temps médical et infirmier, et une continuité des soins malgré les interruptions et les déplacements forcés. Soutenir ces soins, c’est permettre à d’autres femmes de bénéficier du même suivi spécialisé.