En décembre, dix-neuf cadres et professionnels de santé issus de plusieurs sites du réseau de Zanmi Lasante se sont réunis au Centre National de Formation de Hinche pour une formation en médecine sociale. Pendant plusieurs jours, ils ont travaillé à partir de situations proches de celles rencontrées dans leur pratique quotidienne, où un problème de santé s’inscrit dans des trajectoires marquées par la précarité économique, l’isolement, les rapports sociaux, les obligations familiales et les limites de l’organisation des soins.
La formation s’est tenue du 15 au 19 décembre. Le Dr Fernet Léandre, conseiller principal en santé et politiques publiques à Partners In Health, a animé les sessions aux côtés de cadres médicaux et pédagogiques du réseau. Les participants occupaient des fonctions cliniques, infirmières, communautaires, sociales et administratives. Ce cadre commun a permis d’analyser des situations de soins à partir de plusieurs niveaux d’intervention, tels qu’ils se croisent concrètement sur le terrain.
Cette diversité reflétait une réalité quotidienne dans les hôpitaux et centres de santé du pays, où la qualité d’un suivi dépend autant de la prescription que de la capacité du système à accompagner une personne dans la durée. Les échanges ont porté sur la manière dont les décisions cliniques s’articulent avec l’organisation des services, la disponibilité des ressources et les contraintes auxquelles les patients font face au quotidien.
Les premiers jours ont été consacrés à l’analyse de trajectoires inspirées de cas réels. Les participants ont travaillé sur des parcours de patients confrontés à des obstacles successifs: frais de transport imprévus, revenus instables, délais administratifs, ruptures de médicaments, responsabilités familiales, expériences de discrimination ou d’insécurité. Ces situations ont servi de base à l’analyse de la violence structurelle, des déterminants sociaux de la santé, de l’intersection des discriminations, des droits humains et des rapports de pouvoir liés au genre, à partir de faits observables.
À partir de ces trajectoires, les discussions ont porté sur les conditions concrètes qui influencent l’adhésion aux traitements, la régularité du suivi et la relation entre patients et équipes soignantes. Les participants ont analysé comment ces contraintes s’accumulent dans le temps et modifient les choix de santé, parfois bien avant la consultation.
Les participants ont ensuite rendu visite à des patients dans leurs lieux de vie, à Cherival et à Fort Résolu. Ils ont rencontré des personnes suivies pour des maladies non transmissibles ainsi que des femmes bénéficiant de services de planification familiale. Ces visites ont permis d’observer comment les conditions matérielles, l’organisation du foyer, l’accès à l’eau, à l’électricité, aux transports ou aux réseaux de soutien influencent les décisions prises au quotidien en matière de santé.
À Cherival, une femme d’âge moyen suivie pour hypertension après un accident vasculaire cérébral présentait une situation clinique stabilisée. Les échanges ont mis en évidence un environnement marqué par une forte solidarité communautaire, associée à des difficultés persistantes d’accès aux soins spécialisés et aux mécanismes de couverture médicale. La continuité du suivi reposait sur un équilibre fragile entre organisation des services et ressources disponibles.
Dans un autre foyer de la même zone, un homme vivant avec le diabète disposait d’un logement adéquat et de liens sociaux solides. Son parcours de soins restait marqué par des expériences de discrimination, des épisodes de violence et des difficultés financières récurrentes pour l’achat des médicaments. La discussion s’est centrée sur la manière dont ces expériences influencent la relation de soin et la capacité à maintenir un traitement dans la durée.
À Fort Résolu, les participants ont rencontré une femme veuve, cheffe de ménage, vivant avec huit personnes à charge dans des conditions d’extrême vulnérabilité. Le foyer ne disposait pas d’accès stable à l’eau, à l’électricité ou à des installations sanitaires. La patiente faisait face à une blessure récente avec un accès limité aux soins. Cette situation a mis en évidence l’imbrication étroite entre soins médicaux, protection sociale et accompagnement communautaire dans les contextes de grande précarité.
Les restitutions collectives ont permis aux participants de partager leurs observations et d’analyser les réponses possibles à l’échelle des sites. Les échanges ont porté sur l’adaptation des pratiques de suivi, la coordination entre équipes et l’intégration des contraintes sociales dans les décisions de soins.
À l’issue de la formation, plusieurs cadres ont identifié des situations concrètes dans leurs sites où les approches travaillées pouvaient être mises en pratique. Certains ont engagé un travail d’adaptation des outils utilisés pendant la formation avec leurs équipes locales, notamment dans le suivi des maladies chroniques, l’accompagnement communautaire et la coordination entre services.
« Cette formation nous a donné des outils concrets pour appliquer la médecine sociale dans nos sites respectifs. Elle renforce notre capacité à adapter le suivi aux réalités vécues par les patients », confie un cadre de Zanmi Lasante.
Une session consacrée à l’équité de genre et à la prévention des abus et exploitations sexuelles a complété la formation. Les discussions se sont appuyées sur des situations rencontrées dans la pratique quotidienne, en lien avec l’accès aux soins, la sécurité des patients et les dynamiques de pouvoir observées sur le terrain.
Cette formation nationale a posé des bases opérationnelles pour une pratique mieux alignée avec les réalités vécues par les patients. Dans un système de santé sous tension, ce travail d’analyse et de transmission influence directement la manière dont les soins sont organisés et suivis au quotidien.
Les situations observées à Cherival et à Fort Résolu montrent comment les conditions de vie influencent directement l’accès et la continuité des soins. Votre soutien financier permet de maintenir ces approches de terrain et d’accompagner les patients dans la durée.